"Timeless Waves" album has been included in the "BEST ALBUMS OF 2012" list on the Canadian music magazine EXCLAIM.


Inactuelles November 2012
Erdem Helvacioglu : l'art de l'acoustique prolongée ou préparée.

Collectionneur, traqueur des disques du label américain New Albion Records, l'une des sources profondes de ce blog, je devais rencontrer Erdem Helvacioglu, musicien de la scène électronique turque dont le second album, Altered realities, sorti en juillet 2006, fut l'un des derniers produits par la maison de Foster Reed. Né en 1985 à Bursa, il a étudié la composition électroacoustique et l'ingénierie sonore à l'Université technique d'Istanbul, joue de la guitare et du piano. Sa discographie s'étoffe assez rapidement, tandis qu'il compose parallèlement pour des installations sonores, des films, des pièces de théâtre, et même pour des groupes rocks turcs.

Altered realities est digne de New Albion Records : de la guitare acoustique et des sons électroniques obtenus en transformant les premiers en temps réel. Le disque est vraiment la captation de sept moments baignés d'une intense lumière. Dès "Bridge to horizon", le premier titre, la magie opère : un lyrisme tout en transparences de textures légères, en étagements de plans suggérant des architectures raffinées. Ce qui caractérise la musique d'Erdem Helvacioglu, c'est son élégance, sa suavité acérée. Tout est net, et en même temps une buée rêveuse s'élève, qui nimbe ces courbes, ces arabesques délicates, d'une atmosphère irréelle. La guitare prend ensuite parfois des allures de cithare, de clavecin électronique, sujette à une série de métamorphoses merveilleuses dont le titre rend compte. Ne glisse-t-on pas avec la troisième pièce sur un glacier ? Il y a des moments d'intense jubilation, quelque chose d'une musique foraine intemporelle. D'autres fois, la veine est plus introspective, réflexive, avec des jeux savants de miroirs et d'échos, un impressionnisme éblouissant, comme dans "Dreaming on a blind saddle", pièce hantée, creusée par de lointains appels, envahie par des nappes frémissantes. Jamais de grosse artillerie chez Erdem, des atmosphères sculptées dans les médiums et les aigus, peu de graves, une musique en constante transformation qui ne manie les boucles qu'avec circonspection, préférant un jeu de transformations progressives, pour ainsi dire intérieures. Pas d'exotisme facile non plus : Qui pourrait dire à l'écoute du disque que son compositeur est turc ? La musique d'Erdem jaillit de sa guitare comme une source claire dont l'imagination servie par la technologie s'empare pour la dépayser avec un constant bonheur, construisant de miraculeux paysages. Je suis évidemment d'accord avec tous ceux qui ont considéré cet album comme l'un des plus grands de l'année 2006 ! Sa lumière est intacte, splendide... 

Je ne pouvais en rester là. En cette année du centenaire de la naissance de John Cage, mes oreilles m'ont emporté vers un des derniers albums d'Erdem, Eleven Short Stories, onze pièces pour piano préparé, paru voici quelques mois chez Innova. Onze pièces conçues comme onze hommages à de grands réalisateurs de cinéma : Kim Ki-Duck, David Lynch, Krzysztof Lieslowski, Théodoros Angelopoulos, Jane Campion, Anthony Minghella, Ang Lee, Atom Egoyan, Darren Aronofsky, Alejandro Gonzalez Inarritu et Steven Soderbergh. Histoires d'atmosphères, à nouveau, magnifiquement servies par le son superbe de ce grand piano, capté avec une incroyable précision par cinq micros placés à l'intérieur de l'instrument, préparé dans la "tradition" cagienne grâce à l'insertion entre, sous, sur les cordes, de crayons, gommes, feuilles de papier, morceaux de plastique, cuillères métalliques, couteaux, fourchettes, baguettes de tambour, plectres de guitare, etc. La pochette, passionnante, nous rappelle d'ailleurs que Cage n'est que le "développeur" d'une technique déjà élaborée à plus petite échelle par Erik Satie, Heitor Villa-Lobos ou Harry Partch, et dont l'invention reviendrait à Mozart qui, dans son Rondo à la Turque K.331, avait placé sur les cordes du piano du papier  pour mieux se rapprocher de la sonorité des percussions turques. Il est donc logique qu'un musicien turc s'empare d'un héritage suscité par son pays. Surtout pour le résultat que nous entendons, admirable là aussi de bout en bout. Erdem est un magicien faisant surgir à volonté des atmosphères d'une incroyable intensité dramatique. À chacun de s'amuser d'associer telle ou telle scène des films des metteurs en scène évoqués à tel ou tel passage : nulle doute que cela soit possible, mais peu importe dans la mesure où les pièces s'imposent comme de micros univers. Un rideau frissonne, la buée s'installe sur la vitre, il fait si sombre dans les couloirs, à en frissonner : le mystère et la mort rôdent, nous sommes enfermés dans le labyrinthe et contemplons le ciel dans la chapelle ruinée...Images flottantes qui se densifient soudain au détour d'une curieuse résonance, d'un insidieux ralenti rythmique. Erdem Helvacioglu est un magnifique serviteur de l'Imaginaire. On retrouve sa précision des lignes, l'économie des moyens, un sens de la couleur, du tempo qui emporte l'auditeur, fasciné par la beauté fastueuse de ses petites formes. C'est dire que je risque de me précipiter sur le deuxième volume annoncé de ces nouvelles histoires où la musique épouse étroitement le corps sublime du meilleur cinéma...